Pratiques religieuses plurielles à l’île de la Réunion1



Françoise DUMAS-CHAMPION

Chargée de recherche au CNRS



A la Réunion, les itinéraires religieux sont souvent multiples et diversifiés à l’image de l’identité “cumulative” des individus. Pour cette population déracinée par l’esclavage et l’engagisme, l’observance religieuse prend une toute autre résonance, elle donne à l’individu son identité, lui permet de retrouver ses racines à travers les rites de ses ancêtres. La religion semble l’expression d’un enracinement ethnique pensé comme un héritage à perpétuer, mais qui se révèle être imposé par les ancêtres qui, divinisés, sanctionnent par des maux les cultes tombés en désuétude.

Bien qu’élevé dans le catholicisme, chaque Réunionnais participe, dès son plus jeune âge, à des rites hindous, malgaches, africains ou comoriens, selon l’origine de ses parents. La pratique pluri-religieuse qui est le reflet du métissage relève de la normalité à la Réunion. Elle se conjugue avec une ferveur catholique qui, aujourd’hui fait du catholicisme “la religion mère”, après avoir été imposée et considérée comme la religion des colons .

Nous chercherons à comprendre pourquoi les Réunionnais ont été amenés à cumuler différentes pratiques religieuses et comment peuvent-ils être à la fois catholiques, hindous et malgaches?

Certes, au fil des générations, les intermariages ont fait connaître de l’intérieur la religion du conjoint et des alliés. Dès l’enfance, les Réunionnais sont familiarisés à des cérémonies organisées en l’honneur des différents ancêtres de la famille qui sont honorés dans la religion qu’ils pratiquaient de leur vivant. On offre une messe pour le repos de l’âme des catholiques, un sanblani le jour anniversaire de la mort d’un hindouiste, un service kabaré à ceux qui respectaient la religion malgache, un service kaf ou makoa pour les Africains et un service komor pour les Comoriens. Loin d’abolir les spécificités de chaque peuple, le métissage a conduit, au sein de chaque famille, au cumul des pratiques religieuses qui sont toutes l’expression d’un culte aux ancêtres.

Chez les populations d’origine malgache et bantoue, qui ont constitué le premier flux migratoire, l’idée d’ancestralité fonde l’ordre social. A Madagascar, “les morts gouvernent les vivants” (Faublée 1954:137) et “on retrouve le culte des ancêtres dans tous les rites de la famille, dans tous les rites de la vie humaine...en un mot, les ancêtres président à toutes les cérémonies et leur culte est vraiment le substrat de l’ancienne religion malgache” (Renel 1921). Les Réunionnais originaires de Madagascar et du Mozambique ont perpétué cette croyance qui érige les ancêtres au rang de dieux, veillant sur la destinée de leurs descendants en sanctionnant les transgressions d’interdits et l’abandon du culte qui doit leur être rendu. La maladie, qui frappe les enfants, résonne comme un rappel à l’ordre. Elle est le préambule à toute démarche religieuse. Toutes les familles organisant régulièrement un service à leurs ancêtres affirment avoir commencé pour guérir leur enfant. La pratique religieuse est toujours imposée par l’affliction.

Dans un premier temps, l’ancêtre se manifeste en nouant la chevelure du nourrisson . Les noeuds sont comme autant de liens révélateurs de la main mise de l’ancêtre sur l’enfant qui apparaît en rêve aux parents en demandant “à boire et à manger”. S’il n’obtient pas le sacrifice réclamé, l’enfant sera pris de convulsions et de terreurs nocturnes de plus en plus violentes. La seule véritable thérapie est d’ordre rituel, elle doit permettre à l’enfant de guérir en le plaçant sous la tutelle de l’esprit ancestral.

Le lien familial ne s’éteint pas après la mort. Les ancêtres doivent être associés aux festivités de la famille comme de leur vivant. Le sacrifice qui leur est offert se présente comme un rite de commensalité s’inscrivant dans la série des échanges ordinaires de nourritures, marqueurs des relations familiales. Il vient réaffirmer la continuité de la famille et l’autorité des ancêtres. Un nouvel abandon des rites entraîne une rechute ou la maladie d’un autre enfant. Un sacrifice annuel doit être rendu à l’ancêtre protecteur jusqu’à ce que l’enfant atteigne l’âge adulte et le prenne en charge personnellement. Les parents perpétuent ainsi un culte aux défunts pour le bienfait de leur famille.

Pour un enfant métis, partagé entre la religion de son père, de sa mère et de ses grands parents, la manière dont s’emmêle sa chevelure - à la façon malbar ou malgache - et les premiers troubles pathologiques sont autant d’indices qui servent à déterminer sa véritable identité religieuse. Désormais, les parents seront attentifs à ce choix fixé d’en haut et sur lequel ils n’ont pas le moyen d’intervenir. Car si l’enfant ne respecte pas les règles imposées par l’ancêtre ou la divinité, il pourra être pris de nausées et de vomissements, signes d’une véritable possession. Ainsi, au sein d’une même famille, l’un aura “le sang qui accorde” avec un ancêtre malgache, l’autre avec une divinité hindoue, le troisième “aura “gagné” à la fois des esprits malgaches et malbar, tandis que le dernier n’aura jamais subi l’emprise d’un esprit. Quant aux parents, la maladie de leurs enfants les guide sur une voie religieuse. Aucun d’entre eux ne choisit lui-même sa religion. Elle est imposée par les ancêtres qui élisent un ou plusieurs descendants pour leur transmettre les esprits qu’ils possédaient de leur vivant. Les élus n’auront pas d’autres choix que d’accepter. On comprend dans ces conditions les réactions des Réunionnais qui, bien que catholiques pratiquants, s’adonnent conjointement aux cultes traditionnels. Il y a, disent-ils, obligation à respecter la mémoire de nos ancêtres. “L’est not sang, not nation”, Car, “quand y abandonnent trop les racines, lé pas bon, z’enfants attrapent maladie”.

Si les populations d’origine bantoue et malgache se doivent de maintenir un contact rituel avec leurs ancêtres, qu’en est-il des Indiens hindouistes qui ne confèrent pas aux ancêtres la même suprématie religieuse sur les vivants?

Présents en petit nombre dès le début du peuplement, ils immigrent en masse après l’abolition de l’esclavage - alors que les colons recherchaient une main d’oeuvre dans les plantations - modifiant le paysage culturel réunionnais. A la différence des esclaves qui ont dû perpétuer en cachette des cultes qui leur étaient interdits, les engagés pouvaient exercer librement leur religion. Un temple hindou était érigé dans chaque camp et les jours des cérémonies religieuses étaient chômés. Face à eux, les Malgaches comme les Africains s’adonnaient à une religion domestique où les dieux invoqués sont les ancêtres familiaux, et où les lieux de culte se situent dans l’enceinte privée de la maison ou au pied des tombeaux.

Tous issus des basses castes, mais de régions différentes, les Hindous se regroupèrent pour réélaborer une liturgie commune qui n’a cessé d’évoluer au contact des autres populations originaires d’Afrique et de Madagascar et aussi sous l’influence du catholicisme . C’est dans ce contexte que la relation rituelle aux ancêtres a pris une importance qu’elle n’a pas en Inde du sud. On constate notamment que les pusari, prêtres hindous, qui font aussi office de devin disent “travailler ” grâce à l’esprit de leur guru qui est un esprit de mort; celui d’un père ou d’un grand père qui leur a transmis leur don ou l’esprit de l’homme qui les a initiés de son vivant. C’est par l’intermédiaire de leur guru qu’ils peuvent communiquer avec les dieux. En Inde du sud, les prêtres possédés entrent en communication directement avec les divinités.

L’importance accordée à l’ancestralité est encore visible dans la place qu’occupent les autels d’ancêtres dans les temples hindous domestiques. Au sein de chaque koylou , le pusari dispose d’un autel, réservé à ses guru , représentés par un monestarlon , des photos y sont déposées à l’occasion des cérémonies. Or, en Inde du Sud, dans les temples des basses castes, si l’ancêtre fondateur du temple a son autel et s’il reçoit un culte, les autres pujari qui lui ont succédé ne font pas l’objet d’un culte. L’idée d’un intermédiaire ancestral est une conception malgache que se sont appropriés les Hindous, coupés de leur pays d’origine. L’hindouisme réunionnais s’est créolisé au fil des générations et au contact des populations bantoues majoritaires dans le pays. Les Réunionnais hindouistes, qui font aujourd’hui le voyage en Inde, sont conscients des différences religieuses qui les caractérisent. Mais seul un petit nombre d’entre eux suivent la liturgie orthodoxe des grands temples dirigés par des swamis , venus d’Inde ou de l’île Maurice .

Toutefois, il faut noter que les conceptions du monde ancestral malgaches et hindoues sont profondément homogènes. Elles reposent, en effet, sur la même classification entre ancêtres proches et ancêtres lointains élevés au rang de divinités, le même processus d’accession au statut d’ancêtre qui exige une bonne exécution des rites funéraires de la part des vivants. La condition d’âme errante est temporaire, elle cesse au moment où des oblations lui sont offertes - que ce soit par l’intermédiaire de ses propres descendants ou par des étrangers. Enfin, les ancêtres ont une attitude bienveillante à l’égard de leurs fidèles. Ils les protègent des diverses maladies et autres souffrances qu’encourent les humains et ils leur accordent des enfants. A contrario, le manquement au culte est source de maladies.

On comprend que les pusari aient facilement accordé à leurs ancêtres une place qui s’inscrivait déjà dans la pensée hindoue. “Nos ancêtres, nos parents décédés nous ont appris la religion. On ne peut rien faire sans eux. Ils servent d’intermédiaire pour communiquer avec les divinités. Il faut d’abord les imaginer, penser à eux car eux connaissent les dieux. Ce sont les initiateurs de la religion. On ne peut rien sans eux”.

La plupart des femmes qui organisent des services kaf, komor, malgache, ou malbar, fréquentent parallèlement des groupes de prières catholiques comme la Légion de Marie ou le Rosaire, mais elles refusent d’adhérer au Renouveau qui impose l’abandon des rites traditionnels. Suzanne explique qu’on ne peut plus honorer les promesses faites et que tout sacrifice sanglant est interdit. Elle préfère les groupes de prières moins stricts qui permettent de continuer la tradition.

Face à de telles situations, l’Eglise a toujours eu un comportement ambigu, condamnant et tolérant tout à la fois des cultes qui s’apparentaient davantage à un culte des morts. Son attitude qui est comparable avec celle de la christianisation à Madagascar s’explique par la nature de la religion. ”Si les Malgaches avaient été polythéistes, les missionnaires chrétiens auraient jeté feu et flamme : ils étaient préparés à un pareil adversaire, mais devant un culte des morts qui n’avait même pas la plupart des traits auxquels nous reconnaissons habituellement une religion, parce qu’il est plus profondément situé que les convictions religieuses, ils n’ont pas pensé manquer à leur mission en le respectant” (‘Mannoni 1984:59).

En théorie, le catholicisme ne tolère aucune autre pratique religieuse. Il est intéressant de voir comment les Réunionnais, qui se disent bons catholiques, déjouent l’interdit en célébrant leurs cultes aux ancêtres. Voilà notamment comment Marie, à l’instar de nombreux Réunionnais, répond au désavoeu de l’Eglise lorsqu’elle décide d’organiser un service malgache ou comorien. Elle se rend en tout premier lieu à l’église pour demander à Jésus et à la Vierge l’autorisation d’honorer ses ancêtres. Elle passe ensuite devant les tombes des curés qu’elle a connus pour leur demander pardon. C’est une habitude créole, héritée du culte aux ancêtres d’origine malgache de fréquenter régulièrement les cimetières et d’associer les morts à la vie des vivants. Finalement, elle se rend sur la sépulture de ses parents défunts pour convier ceux-ci à la cérémonie qu’elle organise à leur intention. Le jour de la célébration du service , elle n’en oublie pas pour autant ses prières à la Vierge et à St Michel. Sur sa table de nuit, elle allume une bougie, par souci d’équité, pour ne pas vénérer les uns sans les autres, mais aussi pour se faire pardonner, puisqu’elle sait que l’Eglise condamne ce type de cérémonies.

Le culte des ancêtres des populations africaines et malgaches a profondément imprégné la mentalité des autres populations. Force est de constater qu’à la Réunion, la croyance en la toute puissance des morts a influencé les pratiques catholiques. Les curés décédés sont vénérés au même titre que des saints. D’autre part, l’importance du culte aux ancêtres, partagé encore par les Réunionnais d’origine chinoise, ne fait que renforcer sa primauté sur les autres cultes.

Face à ces pratiques religieuses plurielles, les Réunionnais tiennent un discours monothéiste. “Il n’y a qu’un seul bon Dieu,” “Dieu est unique, mais il y a plusieurs manières de prier, autant qu’il y a de races ”. Les pratiques multiples correspondent à la diversité des” nations” et des cultures qui caractérisent le peuplement de la Réunion. Toutes les religions sont équivalentes. Bien qu’ils soient tous allés au catéchisme, ils n’évoquent jamais les divergences idéologiques entre les différentes religions qu’ils connaissent et qu’ils pratiquent. Le cumul des religions ne leur est possible que si, au-delà de leurs différences, elles englobent les mêmes grandes catégories religieuses comme le pur et de l’impur, les interdits, la pratique du carême, le mécanisme de dévotion du voeu ... qui font système et donnent la structure unifiée de la pensée religieuse réunionnaise.

Finalement, ce qui compte, c’est le rite, qu’importe qu’il soit hindou, malgache, africain ou comorien. Cette idée est corroborée par la liberté dont disposent les pratiquants dans les services religieux traditionnels. La récitation des prières catholiques supplée à l’ignorance des prières malgaches, africaines ou comoriennes. De même les vieilles femmes font le signe de croix puisque c’est pour elles un signe de dévotion.

La pratique conjointe de plusieurs religions a facilité les emprunts et a conduit à l’élaboration d’un schème rituel commun concernant les rites familiaux adressés aux ancêtres. Chaque culte est spécifié par des éléments rituels qui servent de signes diacritiques pour déterminer son origine ethnique et religieuse. Par exemple, la phase d’appel qui ouvre les différentes cérémonies débute toujours par un rite d’encensement dont l’ingrédient diffère toutefois selon les cultes : la résine pour les Malgaches, le sanblani pour les Hindous, le sucre pour les Kaf, l’encens-”komor” pour les Comoriens. Dans tous les cas, le rite célèbre la commensalité entre les vivants et les morts autour d’un repas qui varie selon les spécificités culinaires de chacun : Le cabri massalé, le bouillon larson, les brèdes mourong pour les Hindous. Le cari boeuf, le gras double, le “ manger de lait” (le velas), pour les Malgaches. Les tubercules bouillis pour les Kaf. Les tripes à la banane, le riz au lait caillé pour les Comoriens. C’est la spécialité culinaire de chaque communauté qui sert à différencier les rites les uns des autres. Ce schème rituel commun permet de jeter un pont d’un système religieux à l’autre et ouvre la voie à des parcours religieux multiples.


REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES


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1 Cet article est paru dans Modernités transversales: citoyenneté, politique et religion; sous la direction de A. Kouvouama et D. Cochart-Coste, 2003, ed. Paari, Paris, pp. 71-87.