Françoise Dumas-Champion

Le mariage des cultures à l'île de la Réunion

Comment la population « mélangée » des plantations pense-t-elle ses origines plurielles ? Pourquoi des consanguins de même père même mère se donnent-ils chacun une identité ethnique différente ? Bien que tous honorent les ancêtres de leur famille dans la religion de leur pays d’origine, l’aîné se déclare malgas, le puîné se considère malbar en tant que pratiquant hindou, son frère qui privilégie ses origines africaines se dit kaf, sa sœur qui se veut exclusivement catholique se sent kréol, tan- dis que le benjamin se définit comme un batar parce qu’il revendique toutes ses origines.

Marquée par des héritages multiples, dans quels contextes, par quels processus d’élaboration le « mariage des cultures » a-t-il eu lieu à la Réunion ? Selon l’hypothèse de l’auteur, la pratique d’un culte des ancêtres, conforme aux valeurs fondamentales et des Malgaches et des Bantous, qui a perduré après l’arrivée massive des Hindous, a contribué à l’édification d’une pensée religieuse unifiée tout en laissant cohabiter les univers culturels et religieux de chacun.

Cette situation paradoxale, analysée de l’intérieur, s’éclaire à partir des phénomènes de possession présents dans les rituels qui révèlent la suprématie des ancêtres sur l’ordre social et la vie de chacun. La « reli- gion malgache », importée à la Réunion par les esclaves et les « enga- gés », sert de toile de fond pour comprendre les interactions avec l’hin- douisme originaire du sud de l’Inde et le catholicisme imposé par la colonisation.

Françoise Dumas-Champion est chargée de recherche au CNRS, membre du Centre d’études des mondes africains (UMR 8171). Avant d’engager des recherches à la Réunion en octobre 1991, elle a travaillé pendant de longues années au Tchad et au Cameroun, chez les Masa et les Koma. Elle a notamment publié « les Masa du Tchad, bétail et société » à Cambridge University Press et les Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme et de nombreux autres articles sur cette partie de l’ Afrique.

Avant-propos

Principalement axé sur la population des plantations – descendants d’esclaves et d’engagés, fruit d’un brassage de peuples originaires de Madagascar, du Mozambique, des Comores, de Zanzibar mais aussi d’Indiens hindous venus de différents comptoirs de l’Inde, cet ouvrage traite de l’interaction des divers héritages culturels qui ont contribué à l’édification de la pensée religieuse des Réunionnais, sous la tutelle du catholicisme imposé par le colonialisme.

Le cadre épistémologique de ce travail a été de cerner les différentes valeurs culturelles liées à chaque composante de la société des plantations afin d’appréhender les processus d’emprunts et de ré-élaborations en jeu dans la culture réunionnaise. L’ambition programmative qui nous animait fut de restituer l’apport de ce fond culturel dans la synchronie en suivant la première vague migratoire composée principalement de Malgaches puis de Mozambicains. Pour être mieux à même de juger du travail de reconstruction du religieux, nous avons comparé les faits culturels et les rites présents à la Réunion avec ceux des différentes régions de Madagascar. La grande place attribuée aux rituels, qui constituent l’architectonie de la religion, a non seulement permis d’appréhender la logique du métissage religieux mais prouvé l’origine de l’emprise culturelle de certaines ethnies malgaches à la Réunion, comme c’est le cas des Antanosy de la région de Fort Dauphin et des Betsimisaraka de la côte Est.

Dans la mesure où la population originaire d’Afrique, en majorité du Mozambique, a été supérieure en nombre à celle d’origine malgache, nous avons voulu apporter les preuves de leur contribution à la culture réunionnaise. Même si les contacts ont été interrompus depuis l’arrivée des derniers engagés, alors qu’ils n’ont jamais cessé avec Madagascar, l’empreinte bantoue est incontestable dans différents domaines : la littérature orale, la musique, la lutte rituelle et principalement dans la conception de l’ances- tralité et les formes de la possession. Nombre de rituels du Mozambique qui existent également dans le sud malgache, sont perpétués aujourd’hui encore à la Réunion par les descendants d’origine africaine et malgache.

Mis-à-part quelques travaux relativement succincts sur certains rites « afro-malgaches », aucune recherche anthropologique approfondie n’avait été menée jusqu’alors auprès de la population d’origine africaine et malgache dont est pourtant issue plus de la moitié des Réunionnais. Si l’apport important de la langue malgache dans le créole réunionnais a large- ment été prouvé, la contribution des valeurs culturelles malgaches dans l’édification de la culture réunionnaise en général et de la pensée religieuse en particulier n’avait jamais été démontrée.

L’historique des conditions du peuplement, retracé dans le chapitre 1, montre que le brassage des populations s’est fait dans un contexte de riva- lités inter-ethniques, judicieusement entretenues par les colons qui, large- ment minoritaires, exploitaient un climat de suspicion pour contenir toutes possibilités de rébellion. Si la première vague migratoire constituée par des populations malgaches et africaines d’origine bantoue était culturellement homogène, l’arrivée massive des indiens hindous, au lendemain de l’abolition de l’esclavage, a occasionné pour les Kaf (qui rassemblent les Africains et les Malgaches) un choc culturel qu’ils ont d’autant moins accepté que les Malbar hindous bénéficièrent de statuts privilégiés. L’antipathie des uns pour les autres qui en résulta n’empêcha toutefois pas les unions inter- ethniques en raison du manque de femmes. Cette mixité n’a cependant pas favorisé l’assimilation culturelle des deux grandes vagues migratoires ou tout au moins une meilleure entente entre les deux communautés ; mais bien au contraire, elle fit apparaître une série de faits sociaux, révélateurs de la volonté de chacun de conserver sa propre identité religieuse. Dans le créole réunionnais apparut l’usage d’un vocabulaire approprié qui exprimait le clivage entre Kaf et Malbar à travers la catégorie de « mon nasyon » qui s’opposait à celle de « cont’nasyon », catégories qui sont toujours large- ment usitées de nos jours. Sur le plan religieux, ils érigèrent leur religion en systèmes antinomiques créant des interdits religieux qui n’existent pas dans les pays d’origine.

Dans le domaine social, l’usage des phénotypes qui apparaît au début du XVIIIe siècle, alors que la population provient d’origines différentes, n’a toujours pas disparu du langage quotidien actuel. Pourquoi donc les Réu- nionnais des plantations tiennent-ils à conserver des critères d’identification qui pourraient faire croire à l’existence de communautés fermées ? Pourquoi affirment-ils toujours leur appartenance ethnique ou religieuse comme si elle était exclusive, alors qu’ils cumulent leurs différentes origines tout en cherchant à respecter l’intégrité culturelle de chacune ? Pourquoi, enfin, ne vivent-ils pas leur situation multiculturelle et religieuse en terme de fusion mais de cumul ? Pour l’expliquer, nous développons l’hypothèse que la volonté de cumuler leurs différents héritages est induite par le culte des ancêtres qui prédomine chez les Réunionnais d’origine bantoue et malgache. En effet, il impose aux descendants d’honorer leurs ancêtres dans la religion qui était la leur. La croyance religieuse qui élève au rang de dieux les morts de la famille est d’autant plus respectée qu’elle est liée par des sentiments familiaux plus chargés en affect qu’une autre religion dont les dieux sont éloignés des vivants. La nature de ce système religieux n’a d’ailleurs pas été considérée comme une véritable religion. Tel est le sentiment de Flacourt qui, le premier, en 1658, rapporte que la reli- gion malgache n’existe pas. « Elle n’a ni dogme, ni monument » ; puis de l’Église catholique qui, face à un système religieux si proche du culte des morts présent dans le catholicisme, n’a pas ressenti le besoin de le condamner.

Le contexte socio-politique des années soixante-dix, avec les revendications identitaires qui voient le jour grâce au « mouvement Créolie » et à d’autres mouvements autonomistes va entraîner une revalorisation des traditions réunionnaises. Dans le sillage du renouveau de la religion popu- laire hindoue (Barat 1989), les Réunionnais qui revendiquent une origine africaine et malgache ouvrent au public les rites domestiques qu’ils dédient à leurs ancêtres. A la différence de leurs parents, les jeunes « kaf » n’ont plus honte de danser le maloya, introduit par les esclaves originaires du Mozambique, dansé au cours des cérémonies en l’honneur des ancêtres. Depuis une quinzaine d’années, on assiste à une augmentation du nombre de familles qui sont fières de prendre en charge un culte en l’honneur de leurs ancêtres et qui se rendent à Madagascar pour retrouver leurs racines et les rites qu’ils ont oubliés.

L’un des objectifs de ce livre est de montrer comment la population « mélangée » des plantations pense ses origines plurielles. Pourquoi, dans certains cas, des consanguins de même origine, se donnent-ils chacun une identité ethnique différente ? L’un se considère malgache, l’autre se dit « pur malbar », un troisième « kaf », privilégiant ses origines africaines, un quatrième « kréol », signifiant son intérêt pour la religion catholique, un cinquième enfin, se désigne « batar malgas, batar malbar », c’est-à-dire d’une double origine malgache et indienne, ce qui signifie qu’il pratique parallèlement l’hindouisme et les cultes malgaches. C’est que les instances divines : divinités hindoues, ancêtres, esprits de la nature, ou saints catho- liques déterminent l’identité de l’individu, selon la pensée malgache adoptée par les Réunionnais des plantations. Le métissage disparaît au profit du choix religieux imposé par l’au-delà.

Les premiers signes apparaissent peu après la naissance du nourrisson dans l’emmêlement anormal de la chevelure, la maladie et ses différents symptômes. La croyance particulière dans le « maillage des cheveux » présente dans la pensée malgache et bantoue et qui, de surcroit, correspond à l’offrande des premiers cheveux de l’enfant dans l’hindouisme, a fait consensus parmi toutes les communautés de la Réunion pour déterminer l’identité ethnico-religieuse de l’enfant. Les différentes manières dont la chevelure s’emmêle agissent comme signes diacritiques identitaires. On remarquera qu’il s’agit de trancher entre une identité Kaf (africaine et malgache) ou Malbar (hindoue). Les originaires de Grande Comore, bien qu’islamisés sont assimilés aux Kaf. Les créoles, quant à eux, reprennent le modèle malgache de la coupe rituelle des cheveux pour les offrir à la vierge Marie ou à des saints et placent l’enfant sous leur tutelle. D’autres symp- tômes comme les troubles digestifs : nausées ou vomissements, qui sur- viennent après la consommation de viande de bœuf interdite aux Hindous ou de cabri interdite aux Malgas, servent aussi de signes révélateurs de la véritable identité religieuse de l’enfant. Ses parents le placeront sous la tutelle de l’ancêtre, responsable des maux, même s’il participe aux rites annuels en l’honneur de ses autres ancêtres.

C’est dans ce contexte social de quête et de vitalité religieuse identitaire que nous avons suivi la population des plantations et tout particulièrement les Réunionnais qui s’adonnent à des cultes malgaches dans la mesure où, la notion d’ancestralité propre aux populations d’origine bantoue et malgache a influencé la pensée sociale et religieuse de l’ensemble des Réunionnais. Dans le chapitre 2, nous avons analysé la vision malgache du monde ancestral et les pratiques cultuelles qui sont préservées à la Réunion. Les morts de la famille qui règlent la destinée de leurs descendants en sanc- tionnant les transgressions d’interdits et l’abandon du culte qui doit leur être rendu, apportent les bienfaits de la vie à ceux qui savent les honorer. Ainsi, ils transmettent aux descendants de leur choix les esprits de la nature qui les possédaient de leur vivant et qui permettent d’acquérir le don de clairvoyance et la connaissance des remèdes thérapeutiques.

Mais qui parmi les morts de la famille accède au statut d’ancêtre et selon quel processus d’ancestralisation puisque les Réunionnais n’ont pas pu continuer les rites funéraires malgaches ? La conception hiérarchique malgache de l’ancestralité est respectée à la Réunion où tous les morts sont ancestralisés mais conservent le statut qui était le leur de leur vivant. De fait, les aînés décédés à un âge avancé, à la tête d’une nombreuse progéni- ture, continuent après leur mort à veiller sur les membres de leur famille. Bien que tous les morts soient honorés, ceux qui transmettent les esprits qui les possédaient de leur vivant, reçoivent des sacrifices et reviennent exprimer leur satisfaction ou leur mécontentement par le truchement des possédés.

Le catholicisme n’a pas empêché que certains rituels soient maintenus au sein de l’espace domestique, afin de permettre l’accession du défunt au statut d’ancêtre et d’éliminer du même coup les tourments causés par les « âmes errantes ». Ces « mauvais morts », que tous les Réunionnais craignent, se transforment en « bons morts » lorsque des rites funéraires leur sont organisés. Privés du droit d’honorer leurs morts selon leurs rites, les Réunionnais d’origine malgache ont emprunté aux Malbar leur liturgie qui présentait une idéologie comparable à la leur, en l’associant au comput du deuil des services funéraires catholiques qui étaient en vigueur à la Réunion au XIXe siècle : huit jours après l’inhumation, le quarantième jour et enfin au bout d’un an. Les défunts qui ont été possédés par les esprits de la nature peuvent les transmettre aux descendants de leur choix au terme de cette période. En suivant les rituels funéraires mis en place dans une famille, dans le chapitre 3, nous avons pu mesurer les rivalités en jeu entre les héritiers potentiels avant que le défunt ait désigné l’élu par l’emmêlement de sa chevelure et en se manifestant à travers son corps. Les différents ancêtres qui apparaissent au cours des cérémonies par le biais de la possession montrent leur suprématie sur les vivants et renforcent les liens familiaux entre vivants et morts.

La structure du culte annuel en l’honneur des ancêtres malgaches, développée dans le chapitre 4, permet de comprendre le travail de réélaboration des rituels, qui seront comparés aux autres rites en l’honneur des ancêtres comme le sanblani des Malbar ou le servis komor dans le chapitre 7. Cette comparaison, dictée par la population métissée qui se livre conjointement à l’ensemble de ces rites, et qui tient un discours sur le religieux, nous a permis d’appréhender les mécanismes en jeu dans l’élaboration de la pensée religieuse commune à l’ensemble de la population réunionnaise. La cérémonie annuelle en l’honneur des ancêtres malgaches, appelée servis kabaré, reprend le rite de remerciement des Betsimisaraka (de l’est de Madagascar). Célébrée, la première fois, pour la guérison d’un enfant, la maladie s’avère être la raison pour laquelle les Réunionnais qui ont une ascendance malgache renouent avec leurs ancêtres. A ce titre, le rite qui remplit une fonction thérapeutico-religieuse respecte les modalités rituelles malgaches liées à la purification, au sacrifice sanglant, à une série de protections ou « garanties » semblables aux ody malgaches. Il est dominé par la présence indispensable des ancêtres qui viennent participer au repas que les vivants leur ont préparé et reviennent danser à l’écoute de leur air favori. Les ancêtres qui sont associés aux festivités de la famille, comme de leur vivant, consolident les relations familiales qui ne s’éteignent pas après la mort. Le rite de commensalité qui unit les vivants et les morts de la famille s’inscrit dans la série des échanges ordinaires de nourritures, marqueurs des relations familiales. Il vient réaffirmer la continuité de la famille et l’autorité des ancêtres.

Tous les rites qu’organisent les Réunionnais d’origine malgache cherchent à instaurer une communication avec l’au-delà, à travers les phéno- mènes de possession, indispensables à la réussite des rituels. Considérée comme un signe d’élection, la possession permet au possédé d’exercer la fonction de devin-guérisseur qui est valorisée parmi la population des plantations. Le parcours rituel qui conduit le medium jusqu’à l’exercice de sa fonction permet de juger de la persistance de rites antanosy qui sont préservés à la Réunion alors qu’ils ont disparu de la région de Fort Dauphin. Au terme de la procédure de pacification qui confère une maîtrise des esprits, le possédé scelle un pacte d’alliance avec ses esprits possesseurs. Il suivra leurs directives pour acquérir les objets cultuels qui lui permettront d’exercer sa fonction de devin-thérapeute. Les rites de sacralisation des objets, décrits dans le chapitre 6, en même temps que les rites de fondation de la maison, du pilier central et du lieu de culte montrent que l’unité domestique est un espace qui doit être protégé des actes sorcellaires. Ces rites constituent un exemple de recomposition rituelle qui permettent de comprendre comment les Réunionnais, à travers leurs pratiques religieuses plurielles, élaborent des passerelles pour passer d’un rituel à l’autre tout en conservant à chacun leurs spécificités.

La volonté de garder intact chaque héritage culturel n’a toutefois pas empêché les processus de fusion – examinés dans le ch. 7 – entre les différents systèmes religieux, conférant à l’hindouisme un culte des ancêtres qui n’existe pas en Inde du sud, aux rites malgaches des conceptions hindoues et une catholicisation des rites malgaches. Certes, la pratique conjointe de plusieurs religions a facilité les emprunts – même s’ils sont toujours soigneusement occultés. Mais si des mécanismes de fusion ont pu avoir lieu, c’est à partir des catégories religieuses communes aux différentes religions.

La suprématie du catholicisme comme « religion mère » n’a toutefois pas entraîné un changement cognitif dans le système de valeurs des Réunionnais des plantations. Bien au contraire, le pragmatisme de la religion malgache et de l’hindouisme populaire l’a emporté sur l’idéologie de transcendance du christianisme. En conservant le mode de pensée malgache et bantoue, les Réunionnais ont doté le catholicisme de pratiques rituelles qui lui sont inconnues en dehors de la Réunion, mais la pratique du vœu, commune à ces différents systèmes religieux, a servi de pont dans l’élaboration de ces nouveaux rites.

De l’interaction de ces peuples de civilisations différentes, facilitée par une pluri-religiosité, a fini par naître, au fil des générations, une pensée sociale et religieuse spécifiquement réunionnaise, élaborée à partir des catégories communes appartenant à chaque système religieux. La pratique du carême, les interdits fondés sur l’opposition du pur et de l’impur, le mécanisme de dévotion du vœu, un même classement des maladies... ont fait système et donné à la pensée réunionnaise sa structure unifiée tout en laissant cohabiter les univers culturels et religieux de chacun.